by - octobre 06, 2009

Un petit moment dans ma cabane... ahhhh ça fait du bien !! Me retrouver un peu dans mon royaume, j'adore...

Je lis peu en ce moment, pas envie, pas la tête à ça mais il y a quelques temps, en rangeant mes bouquins, je suis retombée sur cette nouvelle de Michel Besnier, publiée dans un petit fascicule Librio, regroupant toutes une série de nouvelles de différents auteurs sur le thème "une journée d'été".

Celle de Michel Besnier m'a particulièrement touchée parce que j'adore cet auteur et aussi parce que le lieu, la situation m'ont ramené à mon enfance, quelque part dans un "jardin de banlieue" tout près de Villejuif...

J'avais envie de vous la faire découvrir.


"Ceux qui restent"


" Aux enterrements, on dit "c'est les meilleurs qui partent". En banlieue l'été, on dit ou pense que les meilleurs restent. Les autres sont partis pour sacrifier à un rite, à un calendrier. Ceux qui restent le font par nécessité (manque d'argent ou de parents en province) ou par choix. Retraités qui préfèrent juin ou septembre, quand tout est moins chaud, moins cher et moins peuplé; sages ou fatigués ayant fini par croire qu'ils ne seront pas mieux ailleurs. Qu'ils envient ou pas les nageurs, les bronzeurs, les randonneurs, ceux qui restent se rapprochent les uns des autres. Ils constituent comme une élite. Il n'y a pas loin de "rester" à "résister". hors des grands flux, ils assurent une permanence. Investis ou non d'une mission (et de clefs), ils surveillent le voisinage. Vérifient le matin que les volets n'ont pas été fracturés, nourrissent un chat, arrosent un géranium.

A la radio, à la télévision, on parle de bouchons, de bébés morts sous les pares brises, de campings assaillis par les flammes, de fêtes de la mer finies en tragédies, de planches à voile, de meublés sans meuble, de gîtes ruraux trop proches de porcheries, de canicules, d'orages, d'inondations, d'intoxications alimentaires, d'imprudences, de fatalités, de malchances. Alors ceux qui restent se consolent ou se confortent : après tout ici, on n'est pas si mal.

On a noté les dates de fermeture du boulanger et du bar-tabac. On marchera en se disant que le plus loin n'est pas si loin. On aura la petite gêne de ne pas être un habitué, on ramènera son pain à la voisin qui a mal aux jambes. Au mois d'août, quand presque tout sera fermé, il faudra aller encore plus loin, on sortira le vieux vélo. Le marché du dimanche, avec ses commerçants résiduels perdus au milieu d'étals désertés, sera délicieusement tranquille, détendu. Clients et marchands éprouveront de la reconnaissance les uns pour les autres... Pour prouver qu'ils sont bien partis, des voisins enverront une carte postale (peu de mots mais, parmi eux, "splendide" et "magnifique"). les plus inquiets téléphoneront pour s'assurer que tout est en ordre. Par le combiné arrivera une musique de port, un silence de montagne, une odeur d'aiguilles de pin.

On n'est pas si mal à écouter les oiseaux de banlieues, qui n'ont pas d'accent. Un merle d'ici chante comme un merle de province ou d'enfance. Des troglodytes nichent dans un vieux pommier envahi de lierre, des pigeons viennent gober les dernières cerises, les plus molles, les plus sucrées, les plus alcoolisées. On n'est pas si mal dans un jardin où vient mourir la rumeur de l'autoroute du sud, comme la rumeur d'une mer invisible. Bruit de tondeuse, odeur d'herbe, presque de foin, souvenir de taons. Pour jouir de ce calme, il faut recevoir des nouvelles de l'agitation du monde. Les bulletins d'informations servent moins à savoir ce qui se passe qu'à consolider une vacuité. Routes encombrées que Bison Futé colore en rouge ou orange, accidents, festivals, foules sur les routes du Tour de France : ce mouvement et ce bruit ne sont que le faire valoir de la quiétude. La radio éteinte, on n'entend plus que que les oiseaux, une voiture de police de l'autre coté du terrain vague. La voisine s'est assoupie dans sa chaise longue, à l'ombre, devant son garage.

Je suis resté pour travailler à un roman. J'ai besoin de tout ce que je ne peux emporter dans aucun lieu de villégiature, mon bureau, ma fenêtre, mes livres, le silence, les lenteurs, les torpeurs banlieusardes, ces états au bord de l'ennui quand une poire, au soleil, concentre tout le poids de l'existence, et un papillon toute sa légèreté. Ressentir comme la matérialité du temps en contemplant les tours de Villejuif, les tôles d'une zone industrielles derrière les branches de sureau, la traînée blanche laissée par un avion et qui met longtemps à se dissoudre. En écoutant le ronronnement d'une imprimerie lointaine... Les premiers jours de juillet sont un rituel de préparation à l'écriture. Il faut ouvrir le chemin, débroussailler les remords. Lettres en retard, invitations que l'on voulait rendre alors que les amis sont sur le point de partir. Rangements (le supermarché, comme chaque année, fait une promotion sur les boites en plastique de tout format). Petits travaux urgents (dans un magasin spécialisé, on fréquente d'autres bricoleurs estivaux qui, en short et maillot de corps, tiennent des lattes de bois comme des sagaies, des perceuses comme des pistolets-mitrailleurs, des pinceaux comme des sceptres, des fourches comme des tridents antiques). "Vous partez ," demande-t-on à une connaissance. Oui, mais plus tard, une semaine seulement, non je refais la salle de bain, ma femme voudrait aller voir sa mère, moi, la mienne. Brest et Perpignan, ça fait trop, alors on ne va nul part, pas de jaloux, vous savez quand on a trois gros chiens... Pour l'instant on est là avec son chariot, son enduit, ses clous, sa colle, on est de la même espèce.

Des TGV ont du retard, des lavandes brûlent en Provence, les méduses font de la mer un champ d'orties à Marseille. On compatit, mais cela aide à apprécier les parasols d'ici, les brochettes, les merguez dans les cours, dans les jardins, sur les balcons, les voix et les parfums qui traversent les rues, le soir... Mon bureau prend maniaquement forme, cahiers de brouillon, stylos, rames de papiers. Il me faut encore quelques jours d'oisiveté, de culture du ralenti pour atteindre la perfection du vide, la tension paisible, la perspective du lendemain pur. Dans une petite semaine, selon mes prévisions, la fiction viendra, comme une pluie attendue. "


Michel Besnier - 28 juillet 1999


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