En rangeant la cabane...

Ceci est un vieux brouillon trouvé en faisant un peu de rangement dans la cabane... il a été écrit peu de temps après le décès de ma grand mère maternelle, il y a quelques années... alors, il est peut être temps de le publier, non ?

"En vieillissant, je me rends compte aussi que j'ai une grande mémoire olfactive. Une odeur me ramène souvent vers un endroit du passé, vers mes souvenirs. Odeur de sous bois, de foin coupé, de cire, de papier, de cuisine, surtout de cuisine... des odeurs associées à des évènements, à des lieux, à des êtres chers...

La plupart viennent des deux femmes merveilleuses qui ont veillé sur moi, pendant tant d'années, ma grand mère et mon arrière grand mère.  Des souvenirs de leurs cuisines, des odeurs merveilleuses qui s'en échappaient et qui marquent encore ma mémoire aujourd'hui.

Par là, elles nous ont confié un peu de leur histoire. Celles de femmes qui avaient connu la guerre, (les deux guerres mondiales pour mon arrière grand mère), ses peurs, ses privations, ses souffrances... qui étaient heureuses que les leurs, à présent, n'aient plus à subir cela.

Alors à notre table, il fallait que tous mangent à leur faim, puisqu'on le pouvait, puisqu'elles le voulaient.... à notre table, les morceaux nobles, à notre table que des bonnes choses.

Je me rend compte que c'était leur façon de nous dire "je vous aime"... c'est peut-être pour cela que j'ai un rapport si affectif avec la nourriture. Ce qui est étrange, c'est que je continue. Même si je dis souvent "je t'aime" à ma petite famille, c'est aussi une des façons que j'ai de leur montrer mon affection. C'est bizarre comme on reproduit toujours quelque part, l'exemple de ceux qui nous ont élevé...

De leur peines ou de leurs souffrances, je n'en ai connu que des bribes finalement, des histoires glanées pendant des conversations que les adultes avaient devant nous, enfants : une maman, des frères et des sœurs qui meurent prématurément de la grippe espagnole, laissant une petite fille seule avec son papa. Ce papa qui part au front dans les tranchées, en laissant sa fille à la garde de religieuses.... puis plus tard, mari et femme qui fuient avec leur trois enfants en zone libre... une petite fille, une autre, qui assiste, là-bas, à une exécution, "fusillés" comme on dit... le bruit des bottes des soldats qui patrouillent la nuit, la peur de cette petite fille qui toute sa vie ne supportera plus ce bruit. A chaque fois, même âgée, même grand mère, quand elle entendra un bruit similaire, on lira la peur dans son regard.... La mère et les sœurs qui attendent que le fils, le frère, soit rapatrié d'Algérie... c'était la guerre, là-bas, une rafale de mitraillette en travers du corps pendant qu'il gardait un camion, il avait 20 ans...  entre la vie et la mort... Mais la vie sera plus forte, il restera handicapé, mais au moins, il est vivant... il est revenu...

Des vies difficiles, passées dans une verrerie et sur des chaînes à l'usine... mais  heureuses, portées par l'amour et l'espoir... Tout l'amour qu'elles nous ont donné et tout l'espoir qui nous porte encore maintenant."

Commentaires

Articles les plus consultés